
Réflexion prospective – Octobre 2025
Depuis la nuit des temps, l’humanité rêve d’une langue universelle. Selon le récit mythologique de la Tour de Babel, relaté dans la Bible, Dieu aurait dispersé les hommes en leur donnant des langues différentes afin qu’ils ne puissent plus se comprendre et donc plus mener à bien leur entreprise démesurée. Depuis, ce mythe fondateur hante notre imaginaire collectif : et si, un jour, nous pouvions à nouveau nous comprendre sans frontières ?
Avec l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle, ce rêve paraît aujourd’hui à portée de main. Oreillettes de traduction instantanée, lunettes connectées, sous-titres générés en temps réel : jamais nous n’avons été aussi proches de “réparer Babel”.
Mais une question demeure : l’IA va-t-elle vraiment permettre à l’Homme d’achever sa Tour de Babel… ou risque-t-elle de nous enfermer dans une illusion de communication ?
Car parler une langue, ce n’est pas seulement décoder des mots. C’est entrer dans une culture, dans une façon de penser, dans une relation humaine que l’IA, aussi puissante soit-elle, ne peut totalement reproduire.
C’est à ce carrefour que se trouve aujourd’hui l’enseignement des langues étrangères – et le FLE en particulier : entre promesse technologique et nécessité humaine.
Une autre tentative de dépasser Babel a vu le jour au XIXe siècle : l’Espéranto. Pensée par Ludwik Zamenhof, cette langue artificielle devait être simple, neutre et universelle, pour abolir les barrières entre les peuples. Mais malgré la beauté de son idéal, elle n’a jamais trouvé l’élan nécessaire. Pourquoi ? Parce qu’une langue ne se résume pas à un code grammatical : elle est portée par une culture, une histoire, une communauté vivante. L’Espéranto, sans enracinement culturel, est resté une initiative marginale.
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle promet d’accomplir ce que l’Espéranto n’a pas réussi : offrir une communication universelle. Mais le parallèle est éclairant. Comme l’Espéranto hier, l’IA risque de produire une illusion d’unité : comprendre les mots sans réellement partager l’imaginaire, les références, les subtilités culturelles qui font la richesse d’une langue.
On pourrait faire un parallèle éclairant avec la monnaie. L’introduction de l’euro a été saluée pour sa simplicité : plus de conversions fastidieuses, une fluidité accrue des échanges, un symbole d’unité européenne. Mais pour beaucoup, elle a aussi représenté une perte : celle de la souveraineté monétaire, d’un symbole national, parfois même d’une part d’identité culturelle. Qu’en serait-il si une langue universelle venait à s’imposer grâce à l’IA ? Les bénéfices pratiques seraient indéniables : voyager, travailler, commercer sans barrière. Mais le prix à payer pourrait être immense : la disparition progressive des langues comme véhicules d’une puissance fondamentale — culture, identité, souveraineté. Est-ce que l’Homme est prêt à sacrifier cette richesse plurielle au nom de l’efficacité ?
L’avenir des langues étrangères : faut-il encore apprendre à l’ère de l’IA ?
Jamais l’apprentissage des langues n’a semblé à la fois aussi nécessaire… et aussi remis en question.
- D’un côté, l’intelligence artificielle nous promet une traduction instantanée, fluide et sans effort : oreillettes, lunettes connectées, traducteurs instantanés, sous-titres automatiques en temps réel.
- De l’autre, des millions de personnes continuent d’investir du temps et de l’énergie dans des cours, des applications ou des séjours linguistiques.
Alors, à l’horizon 3 ans, comment imaginer l’avenir des langues étrangères – et notamment celui du FLE (français langue étrangère) ?
L’état des lieux : un marché en pleine transformation
L’apprentissage des langues est un secteur colossal : plateformes de e-learning, applications, cours particuliers, certifications. L’offre explose, mais les pratiques évoluent rapidement :
- micro-learning via TikTok, podcasts, YouTube,
- compagnons conversationnels IA disponibles 24/7,
- hybridation entre cours humains et outils numériques.
Le FLE, lui, reste encore marqué par une approche très académique, souvent centrée sur la grammaire et l’écrit. Un atout pour certains, mais une limite dans un monde où l’immersion et la pratique sont devenues centrales.
Les innovations qui bouleversent tout
L’IA a déjà changé la donne :
- traduction instantanée et de plus en plus fluide,
- chatbots capables de tenir une conversation naturelle,
- apprentissage personnalisé, adapté aux profils et aux objectifs,
- tests de niveau et corrections automatisées.
Un constat s’impose : si tout peut être traduit automatiquement, pourquoi continuer à apprendre une langue ?
Deux visions s’opposent
- Vision techno-déterministe : l’humain n’aura plus besoin d’apprendre, la machine fera tout.
- Vision humaniste : une langue n’est pas qu’un code, c’est une culture, une identité, une façon de penser.
Le français en est un bon exemple. Apprendre le FLE, ce n’est pas seulement maîtriser des règles grammaticales, c’est accéder à une culture, à une sensibilité, à un art de vivre que l’IA ne peut reproduire.
Ce que l’IA ne remplacera pas
- La dimension culturelle et interculturelle (humour, implicite, gestes, références).
- La relation humaine (motivation, interaction, dynamique de groupe).
- La créativité linguistique (jouer avec les mots, inventer, s’approprier une langue). Le rôle du professeur comme guide et médiateur culturel, bien au-delà du simple transmetteur de règles.
Surtout l’IA ne permettra pas de gagner en indépendance personnelle. La soumission de l’Homme à la machine via, notamment, le téléphone portable qui s’est immiscée progressivement dans nos vies et qui veut enrichir l’expérience humaine pose question. Oui elle pose la question de l’indépendance et j’oserai même dire de la souveraineté humaine. L’humain perd sa propre souveraineté en confiant à la machine de plus en plus de décisions.
- Bien pour les un-e-s (ceux-là même prêts à accepter l’idée qu’on leur implante une puce dans le cerveau pour qu’ils soient augmentés);
- Catastrophique pour les autres (ceux-là même qui suivent des cures de désintoxication numérique), là aussi il y a un clivage qui se dessine.
Je ne juge ni les uns ni les autres, c’est factuel.
Toujours est-il que l’apprentissage d’une langue reste un rempart, une protection et une forteresse face à la prise en main de la technologie sur l’humain. Confier ses interactions sociales et multi-culturelles à la machine semble un rubicon que l’Homme ne semble pas prêt à franchir.
Car, oui car, qui pourra vous assurer de l’intégrité de la traduction de vos paroles (et de vos écrits) et de celles et ceux de vos interlocuteurs ? Personne. Dans le pire des scénarios, l’Homme deviendra un “terminal” exploité pour transmettre le message que l’on veut lui faire dire ou passer.
Perspectives à 3 ans
Dans les prochaines années, on peut anticiper :
- un déclin des approches trop normatives et rigides,
- un repositionnement des enseignants en coachs et facilitateurs,
- une généralisation des parcours hybrides : IA pour la pratique quotidienne, humains pour la dimension culturelle et relationnelle,
- une valorisation accrue des expériences immersives, de la créativité et de l’interculturalité.
Pour le FLE, le défi est clair : se réinventer non pas contre l’IA, mais avec elle. À tout le moins d’y réfléchir sérieusement.
Conclusion
L’intelligence artificielle n’annonce pas la fin de l’apprentissage des langues. Elle en change les contours.
La vraie question n’est pas : « Faut-il encore apprendre une langue ? » Mais bien : « Pourquoi et comment apprendre autrement ? »
Car si l’IA nous aide à comprendre, seul l’humain nous apprend à vivre une langue.
Au fond, l’histoire de Babel, celle de l’Espéranto et celle de l’IA nous rappellent la même leçon : l’humanité n’a jamais cessé de rêver d’une langue universelle. Mais chaque tentative se heurte à une vérité incontournable : parler une langue, c’est toujours bien plus que se comprendre. C’est habiter une culture, partager une vision du monde, entrer dans une relation humaine.
L’IA, comme l’Espéranto en son temps, peut abolir des frontières techniques. Mais elle ne remplacera jamais la dimension vivante et incarnée des langues. À l’avenir, l’enseignement du FLE et des autres langues devra s’appuyer sur cette évidence : ne pas lutter contre la machine, mais la compléter, en transmettant ce que l’IA ne pourra jamais traduire — la culture, l’imaginaire et l’art de vivre.
Peut-être qu’au lieu d’achever Babel, l’IA nous invite à la réinventer : non pas comme une tour unique, mais comme une constellation de langues reliées entre elles, où la diversité reste une richesse, et où l’apprentissage demeure un acte profondément humain.
Too French s’apprête à lancer son programme « Enseignement FLE Augmenté » qui ambitionne d’apporter des réponses concrètes à un marché du FLE qui va connaître, à l’instar du secteur des langues étrangères tout entier, des bouleversements majeurs dans les toutes prochaines années.